Entrevue avec Patrick Mbeko. Décryptage du discours de Joseph Kabila devant le parlement réuni en congrès et analyse de la situation politique préélectorale

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À quelques jours de la date-butoir du dépôt des candidatures aux prochaines élections présidentielles du Congo Kinshasa, l’essayiste Patrick Mbeko décrypte le discours sur l’état de la nation prononcée le 18 juillet 2018 par Joseph Kabila devant les 2 chambres du parlement réunis en Congrès.

Il revient également dans cette entrevue sur le sort de Moïse Katumbi et sur le rôle que pourrait jouer Jean-Pierre Bemba sur la scène politique congolaise dans les jours à venir.

Par Mawâdi Mpembi

Macron, le négrophobe assumé

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Avec lucidité, précisions et objectivité, Olivier Mukuna décrypte la dimension négrophobe de l’interview accordée par Émmanuel Macron à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel. Derrière ce sourire de beau-gosse adulé par les femmes âgées se cache un discours raciste assumé. Macron est la preuve que l’ordre colonial continue de régner. Et pourtant, à 40 ans, on ne pourrait le traiter de nostalgique…
Par Olivier Mukuna
Beaucoup de choses à analyser et commenter suite à l’entretien, entre le général Macron et le duo Bourdin (BFMTV) – Plenel (Mediapart), qui a eu lieu ce 15 avril à Paris. Tellement de choses, sur chacun des thèmes abordés (1), que cela mériterait différents articles (si les journées n’avaient pas que 24 heures et que ces prods aux accents insolents avaient la moindre chance d’être rémunérées)…
Sur le fond journalistique, reconnaissons que le pari est réussi : ce fût l’entretien présidentiel le plus offensif depuis la naissance du genre sous l’ORTF de Charles de Gaulle. Exploit qui ne rajeunira personne mais délivre un bon point à l’actuel monarque quadragénaire, sélectionneur des 2 intervieweurs sexagénaires, reconnus pour ne pas passer les plats ou cirer les pompes des pouvoirs institués. Profil qui ne court pas les plateaux de radios-télés. Bref, complètement éclipsé le somnifère Pastis-Pernaut diffusé le 12 avril dernier sur TF1 ! Sur le fond sociopolitique, contrairement au duo 100% masculin et blanc comme aux «décryptages» des éditocrates masculins et féminines 100% blancs, plaçons le projecteur là où personne ne l’a mis. Soit sur cet extrait précis du discours d’Emmanuel Macron :
« Nous avons un phénomène migratoire qui est là et qui va durer. Il va durer parce qu’il y a des conflits géopolitiques, parce qu’il y a des situations climatiques, parce qu’il y a de la grande pauvreté qui s’est installée en Afrique… Et une démographie africaine, qui est là, qui est une bombe, il faut bien le dire. Votre collègue Stephen Smith l’a formidablement décrit dans un livre récent… » (2).
Au-delà du fait que l’hypnotiseur présidentiel réifie des phénomènes géo et sociopolitiques qui découlent de décisions d’hommes de pouvoir (et non d’un hasard sans commanditaires ni bénéficiaires), « il faut bien le dire » : l’africaniste et prophète raté Stephen Smith n’était certainement pas à citer sur le thème de la démographie africaine. Car il y a bientôt 15 ans, le même Stephen Smith prédisait « le suicide du continent africain » dans un livre, scandaleux de négrophobie, intitulé « Négrologie – Pourquoi l’Afrique meurt».

La « Une » de l’hebdo belge Le Journal du Mardi, datée du 2 décembre 2003.
A l’époque, pour Le Journal du Mardi, j’avais interviewé cet idéologue franco-américain, plus proche du colon débridé que du journaliste équilibré. Avec aplomb et un regard bleu-acier, Stephen Smith affirmait « revendiquer pour l’Afrique un amour sans pitié » ; martelait que le continent « qui se suicide » ne connaissait «aucune solidarité » ; exigeait des Africains qu’ils cessent « ce chantage au meurtre de masse et penser que le monde va s’occuper de vous parce que vous allez jusqu’à cette extrémité » ; ou encore que le supposé suicide continental, « principalement imputable aux Africains », était « assisté par l’Occident qui feint de ne pas le voir »…
Près de 15 ans plus tard, pour paraphraser un ex-président de la République, cette sombre prophétie a fait « pschiiit ». Aux antipodes du suicide et malgré la persistance de guerres et de conflits régionaux, nombre d’études prévoient un doublement de la population africaine ! Celle-ci devrait passer de l’actuel 1,2 milliard d’habitants à 2,5 milliards d’ici 2050 (3). Unlucky, bwana Smith : le « suicide » de l’Afrique semble reporté sinon avorté.
En 2003, Stephen Smith reprochait aux Africains de « s’être enfermés dans une prison identitaire » et d’avoir « ajouté à leurs handicaps historiques un supplément d’auto-damnation »… Exigeant d’eux qu’ils cessent de « poursuivre ce chantage au meurtre de masse […] pour obtenir un levier sur l’extérieur », le polémiste affirmait aussi que « il ne faut plus surestimer » l’Occident qui soutient des dictateurs africains corrompus, garants de leurs intérêts sur le continent.
Avec cette « humilité », caractéristique du journaliste français qui se trompe, Smith a choisi de capitaliser sur l’amnésie concernant ses élucubrations afro-suicidaires. Il a donc publié un nouveau torchon qui dit le contraire de ce qu’il affirmait il y a 15 ans. Logique. Pour rappel, en Europe, et plus largement en Occident, un africaniste blanc peut déblatérer les pires inepties comme les plus ignobles monstruosités sans risquer une mise à l’Index ou une mort socioprofessionnelle. Selon l’ex-salarié de Libération et du Monde : l’Afrique ne va donc plus « se suicider » mais émigrer. Où cela ? En Europe, évidement ! Tentant de surpasser un Zemmour, qui hurle alternativement à « l’islamisation de l’Europe » ou au « suicide français », Smith, désormais « professeur d’études africaines » aux USA, jure que « l’Europe va s’africaniser » ! (4) Sur la base d’une accélération migratoire « inscrite dans les faits » et selon sa propension à interpréter de façon biaisée les chiffres pour les faire correspondre à ses obsessions. Bien sûr, ce nouveau délirium négrophobe, estampillé Smith sans Wesson, ne tient pas compte des croissances économiques durables de plusieurs pays africains (Nigeria, Afrique du Sud, Angola, Zambie, Botswana ou Namibie) ni du fait que, dans le Top 10 mondial des plus fortes croissances 2018, six pays sont d’Afrique subsaharienne (5) ou encore, de certains mouvements migratoires variables d’Europe vers l’Afrique. A l’image de celui de près de 200.000 Portugais qui ont émigré vers l’Angola entre 2006 et 2015 (en reflux depuis la crise pétrolière de 2016) ; une immigration qui a démarré 4 ans seulement après la fin de la guerre civile ayant ravagé, 30 années durant, ce géant pétrolier lusophone d’Afrique australe (6).

En 2003, Stephen Smith affirmait que l’Occident avait « la responsabilité » de « dire la vérité » aux Africains : « Vous êtes en train de vous suicider collectivement ! »… 15 ans après cette prédiction digne d’un Paco Rabanne, le polémiste franco-américain n’a pas décidé de se suicider individuellement mais d’écrire un autre pamphlet.
C’est donc sur une prédiction zemmourienne (7) qu’a bondit Macron comme un trader sur les variations matinales de Wall Street. Celui que nombre d’Européens prennent pour un leader moderne et antiraciste du 21ème siècle, une sorte « d’Obama blanc », confirme pourtant, par ses lectures « récentes », ses déductions et ses choix politiques, sa négrophobie foncière. Exprimant, plus ou moins spontanément, une suite de mépris et d’infériorisation de toute velléité d’émancipation ou d’autodétermination émanant de pays africains francophones. Qui se souvient de la cruelle « plaisanterie » du monarque au sujet des kwassa-kwassa, ces embarcations de fortune utilisées par les migrants de l’archipel des Comores qui, souvent, se noient en mer sur les 70 kilomètres qui séparent les Comores du département français de Mayotte ? Qui se rappelle de l’arrogance du président français lorsque celui-ci a invoqué « un défi civilisationnel » pour fustiger la moyenne de fertilité de la femme africaine (8) ? Ou lorsque, encore sur le dossier migratoire, dans la capitale du Burkina-Faso, Macron a réduit et généralisé les passeurs et trafiquants aux seuls Africains (9) ?

Ignorant la présence d’une caméra de télévision, le monarque Macron se laisse aller, début juin 2017, à un trait « d’humour » macabre et négrophobe, animalisant les Comoriens qui cherchent à rejoindre l’île départementale française de Mayotte, à bord de frêles embarcations (les kwassa-kwassa), au péril de leurs vies…
Chef de guerre colonialiste violant le droit international en Syrie en association avec d’autres malfaiteurs étatiques occidentaux ; premier des « premiers de cordée » du vampirisme financier qui provoque de légitimes résistances dans les services publics, les universités ou les ZAD ; écologiste d’opérette qui met gravement en péril l’environnement en vendant à l’Inde six réacteurs pour la construction de la plus grande centrale nucléaire au monde, située en zone sismique (10) … En même temps, face aux téléspectateurs et internautes français ce 15 avril, Emmanuel Macron a estimé « bien » d’amalgamer la démographie africaine à une « bombe ». Et les 45 millions d’Africains assassinés, sur 4 siècles de Traite négrière occidentale, premier commerce d’êtres humains mondialisé au sein duquel l’Etat français fût un acteur si « compétitif » : c’était quoi ? Un pétard mouillé ? En citant Stephen Smith, pour tenter d’asseoir son propos et séduire 2 journalistes non africanistes, Macron a fait du Sarkozy. En pire. Car comment peut-on accoler l’adverbe «formidablement» à la dernière prod d’un des plus pervers désinformateurs négrophobes de langue française ? Véritable Janus colonialiste, névrosé incurable de l’inversion accusatoire, disqualifié dès 2005 par le trio DiopTobnerVerschave (11) dans leur essai étincelant, non médiatisé et judicieusement intitulé : « Négrophobie ».
(5) [Ghana, Ethiopie, Côte d’Ivoire, Djibouti, Sénégal et Tanzanie ] ; https://www.courrierinternational.com/article/6-des-10-pays-la-plus-forte-croissance-en-2018-sont-africains
(7) On ne le rappelle jamais assez : lors de la Coupe du monde de football 2014 au Brésil, le prophète Eric Zemmour a prédit que l’équipe d’Allemagne – je cite : « depuis qu’il y a des Turcs, etc. » – allait « perdre contre le Brésil » en demi-finales et serait donc éliminée par manque de « dolichocéphales blonds » … Résultat : l’Allemagne multiculturelle à humilié le Brésil à domicile en gagnant la demi-finale par un historique 7 buts à 1 … Ensuite, la Manschaft est devenue Championne du monde en battant, en finale, l’Argentine 1 à 0. Plutôt que de chercher l’honneur, japonais, du Samouraï et se suicider à l’abri des regards, le courageux Zemmour a préféré entamer l’écriture d’un nouveau torchon raciste ; https://www.agoravox.tv/tribune-libre/article/eric-zemmour-prend-les-paris-l-45921

Ces billets de cinq mille francs congolais dont personne ne veut à Kinshasa

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Les billets de 5000 FC sont refusés par les commerçants dans la ville de Kinshasa. Pour les gagne-petit, conclure une transaction avec ces billets relève du parcours du combattant. Et pourtant, selon les agents des différentes banques commerciales, ces billets ont cours légal. Il n’y a pas de raison de les refuser.

 Par ZM Mokemo

Denise n’en peut plus. Voilà une heure qu’elle essaie de faire le marché avec 10 000 FC (équivalent à une peu plus de 5 $ US), ces deux billets de 5000 FC retirés d’un distributeur de billets de la place à Kinshasa sont systématiquement refusés par tous les vendeurs du marché de l’UPN à Ngaliema.

Les raisons invoquées ne sont pas claires. De faux billets de 5000 FC ont circulé à Kinshasa il y a quelques semaines. Depuis la psychose s’est emparée de la population. Le fait que ces billets proviennent d’un distributeur des billets ne suffit pas à rassurer. Pourtant personne ne semble en mesure d’indiquer les caractéristiques de faux billets.

Pour la majorité des Kinois, les billets de 5000 Fc portant  le numéro de série RC sont d’office inutilisables, quel que soit leur origine ou leur état. Dans les banques, les clients refusent systématiquement de les prendre aux guichets.

 Mais avoir un billet ne portant pas le numéro de série RC ne suffit pas. Pour certains, les motifs triangulaires situés le long du bord gauche du billet sont aussi un critère pour détecter les faux billets : les bons billets en auraient 6 et les faux en auraient 4.

Les employés de banque rassurent

Sous  le couvert de l’anonymat une employée de banque de la place nous a certifié que la psychose des clients n’était pas fondée. Il n’y a plus de faux billets de 5000 FC en circulation. Les commerçants ne devraient pas refuser d’utiliser ces billets.

Frank, agent commercial d’une autre banque a quant à lui assuré que les billets des guichets automatiques de son institution sont bons.

On assiste parfois à des situations dramatiques. Jacques s’est vivement emporté contre un chauffeur de taxi qui refusait son billet de 5000 FC alors qu’il voulait payer sa course de 3000 FC. Les noms d’oiseaux ont vite fusé. Jacques avait retiré la veille son salaire de fonctionnaire d’une banque de la place. Ce sont les seuls billets qui étaient disponibles. Depuis il vit un véritable chemin de croix pour faire ses achats. D’après le chauffeur dans les stations d’essence, les pompistes prennent 1000 Fc pour chaque billet de 5000 FC d’où son refus. Dans les bus Transco, la société des transports publics de Kinshasa il n’est pas rare d’assister à des scènes similaires.

La solution venue de l’Orient

Blandine, femme au foyer, semble avoir trouvé la solution : faire ses achats dans les boutiques tenues par les Indo-Pakistanais qui disposent des détecteurs de faux billets. Dans un supermarché bien connu à l’UPN, a-t-elle indiqué, même les billets portant le numéro de série RC sont acceptés, après une rapide vérification.

Cependant, bon nombre de Kinois ne font pas leurs achats dans ces temples de consommation, mais plutôt auprès des vendeurs à la sauvette du quartier ou des alentours des places de marché.

Églises de réveil et engagement citoyen

Eglises de sommeil

Patrick Mbeko, écrivain, dans ce post tiré de sa page Facebook questionne l’attitude des gourous des Églises de réveil en Afrique. Insensibles à la misère du peuple mais très sensibles au maigre contenu de son portefeuille.

Par Patrick Mbeko

Vous priez un Dieu que vous n’avez jamais vu, vous chassez des démons que vous n’avez jamais croisés; mais vous êtes incapables de dénoncer le mal et les injustices que vous voyez tous les jours dans les rues de votre pays. Ignorants, manquant cruellement de culture, vous reconduisez le discours de l’ancien colonisateur qui a assimilé nos cultures ancestrales à de la sorcellerie. Vous avez dépouillé l’homme congolais (et africain) intellectuellement, culturellement et spirituellement. Vous avez mis en place une entreprise d’abrutissement massif qui vous sert ainsi que le pouvoir. Vous priez le dieu dollar (Mammon), vous dépouillez vos fidèles sans état d’âme. Vous leur promettez des «bénédictions» qui n’arriveront jamais, quand eux «bénissent» vos poches et vos comptes en banque avec leurs dîmes et offrandes. Vos « églises de réveil » sont devenues des temples du néolibéralisme triomphant, où l’on pratique un capitalisme spirituel qui ne dit pas son nom. Face à la misère des vôtres, vous sortez des formules magiques : « l’église est apolitique », « toute autorité vient de Dieu », « Respectez le régime », même quand celui-ci clochardise, chosifie, viole et tue. En fait, qui êtes-vous ? Qui est derrière vous? Pourquoi êtes-vous si méchants ? Vous avez l’habitude chasser les démons des corps soi-disant possédés, mais à bien vous observer, on se demande si ce ne sont pas les démons qu’on doit délivrer de vous. Vous êtes plus méphistophéliques que le cadet de la famille de monsieur diable. La misère de votre peuple ne vous dit rien; vous êtes insensibles à la souffrance que vous côtoyez au jour le jour. Comment avez-vous le courage de demander à ces pauvres gens de contribuer à vos fonds de retraite déjà bien garnies par des années de dîmes, d’offrandes et de dons? Comment arrivez-vous à dépouiller des gens qui n’ont quasiment rien ? Comment arrivez-vous à promettre des emplois à vos fidèles dans un pays qui ne crée pas d’emplois ? Comment arrivez-vous à parler de «richesse» dans un pays qui ne génère rien ? En fait, comment faites-vous pour être aussi sadiques ? Je ne suis pas là pour critiquer la religion ou l’église de qui ce soit. On ne va pas généraliser; je suis conscient qu’il existe de bons pasteurs. De très bons même. Mais n’empêche que la grande majorité de ces gens ─ ces mercenaires d’une spiritualité dollarisée ─ sont des truands qu’il faut dénoncer, voire tôt ou tard neutraliser. Les «églises de réveil» à effet soporifique sont non seulement devenues un véritable fléau, mais aussi et surtout un frein à l’émancipation du peuple congolais. Il faut le dire…

Entrevue avec Bénédicte Kumbi, historienne, enseignante et activiste

BK Kumbi

Nous nous entretenons aujourd’hui avec Benedicte Kumbi. Historienne, enseignante, activiste des droits de l’Homme et Coordinatrice de l’ONG d’action civique et écologique LIKAMBO YA MABELE Dans cette émission Bénédicte Kumbi réagit face aux propos de Donald Trump sur l’Afrique Salvador et Haïti, à la campagne publicitaire de HM mettant en scène un jeune noir portant un sweet à capuche sur lequel était marqué la phrase suivante « le singe le plus cool de la jungle » et à la question du racisme anti noir en général.

Par Mawâdi Mpembi

 

Le chant du cygne de 100 réacs

Olivier Mukuna

 À la lecture de la tribune signée par un collectif d’une centaine de femmes, parue dans Le Monde daté du 9 janvier, j’ai d’abord ressenti un certain découragement. Puis, une indignation. Enfin, de la colère en tant qu’homme solidaire de celles qui, bien avant l’affaire Weinstein, luttaient déjà pour que « la peur change de camp » concernant les violences faites aux femmes.

Par Olivier Mukuna

  Au-delà de son nombrilisme grand-bourgeois aux contours dévergondés, cette tribune s’apparente finalement à un chant du cygne. Celui de mondaines qui s’accrochent au statut quo patriarcal, sous le maquillage de sophismes grossiers et d’une dénonciation fallacieuse ciblant un hypothétique féminisme totalitaire (1).
   En tant que porteur involontaire de testicules, il est judicieux de préciser d’où je parle exactement ? En matière de violences sexistes et, plus largement, de féminisme, j’estime qu’un homme doit se comporter en allié. Ne pas parler à la place des premières concernées, écouter et analyser leur parole et, le cas échéant, ajouter ou relayer un propos complémentaire en termes solidaires. Ma réponse ne poursuit pas d’autres objectifs. D’égal à égales, celle-ci vise à déconstruire cette traditionnelle mansuétude envers certains hommes que, pour ma part, je refuse d’infantiliser ou de protéger quand ceux-ci insistent, menacent, harcèlent ou pressurisent des femmes. 
    Importuner n’est pas draguer
 Commençons par le choix biaisé du mot « importuner ». Ce terme signifie : « Déranger, fatiguer en intervenant mal à propos, ennuyer par une présence ou un comportement déplacé. Synonyme : gêner, exaspérer, assommer ». Quant à importuner une femme, c’est « l’ennuyer en la poursuivant de ses assiduités. Être importuné des hommages d’un homme ; importuner une femme de ses assiduités, de son amour, de ses caresses. Une femme très jolie, très sex-appeal, est importunée dans la rue par des hommes qui la suivent » (2).
 
   Confondre « la liberté d’importuner » avec celle de draguer était bien tenté de la part de ces rétrogrades que plus grand-monde de masculin ne souhaite gue-dra ou choper. Mais leur ficelle classiste et sexiste reste décidément aussi turgescente que leur conservatisme patriarcal. Tout en contrevenant d’ailleurs à la loi française qui stipule : «Le fait d’importuner une femme avec des messages répétés à connotation sexuelle, dégradants ou humiliants, alors que cette femme a demandé que cela cesse, relève du harcèlement sexuel. La victime peut porter plainte dans un délai maximal de 6 ans après les derniers faits. » (3) Selon les signataires, les hashtags « Balance ton porc » et « Me too » ont « entraîné dans la presse et sur les réseaux sociaux une campagne de délation et de mise en accusation publique d’individus qui, sans qu’on leur laisse la possibilité ni de répondre ni de se défendre, ont été mis exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels. Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission, etc., alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses « intimes » lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque. »
    On comprend donc que les hommes qui ont été « balancés », accusés d’harcèlement, d’abus ou d’agressions sexuelles par des femmes sont… « victimes» d’une « justice expéditive ». Plus loin dans la tribune, le collectif féminin déclare : « Nous pensons que la liberté de dire non à une proposition sexuelle ne va pas sans la liberté d’importuner. Et nous considérons qu’il faut savoir répondre à cette liberté d’importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie. Pour celles d’entre nous qui ont choisi d’avoir des enfants, nous estimons qu’il est plus judicieux d’élever nos filles de sorte qu’elles soient suffisamment informées et conscientes pour pouvoir vivre pleinement leur vie sans se laisser intimider ni culpabiliser ». 
   Récapitulons. Tandis que les hommes accusés de violences ou d’agressions sexuelles seraient des «victimes», les femmes qui ont dit « Non », sans succès, puis qui ont eu le courage de désigner leur harceleur ou agresseur, devraient cesser de se conduire en «proies » se laissant « intimider et culpabiliser ». D’un côté (masculin), il y a les indiscutables « victimes » ; de l’autre (féminin), celles qui doivent s’émanciper « du statut d’éternelles victimes, de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons, comme au bon vieux temps de la sorcellerie». Ou comment victimiser ses frères de classe suspects tout en admonestant celles qui osent dénoncer leur oppresseur. On est décidément pas très loin du policier demandant à une plaignante si ce n’est pas elle qui aurait «provoqué» son agresseur…
Toutes à la défense de leurs amis porcs et friqués (Roman PolanskiJean-Claude Brisseau, etc.), les signataires oublient opportunément certains membres de leur classe dorée. Par exemple, le journaliste et présentateur engagé Frédéric Haziza(LCP). L’individu fait l’objet d’une plainte pour « agression sexuelle » déposée par sa collègue Astrid de Villaines (4). Suspendu le 21 novembre dernier par la direction de LCP, Haziza se verra réintégré à son poste ce 11 janvier. Quelle « cruelle » sanction professionnelle ! Toujours distraites, les signataires oublient aussi l’ex-directeur de l’information de France 2, Eric Monnié, actuel directeur de la rédaction de LCI. Visé par une plainte pour « harcèlement moral et sexuel » déposée par la journaliste Anne Saurat-Dubois, plainte confortée par 12 témoignages concordants de journalistes femmes ayant travaillé sous l’autorité de Monnié, le présumé harceleur ne subira aucune sanction ni suspension professionnelles durant l’enquête. Sauvé par la prescription, Monnié a vu les faits qualifiés contre lui « classés sans suite » par le Parquet de Paris (5). C’est sûr, mesdames, rarement vu «sanction» aussi éclatante… 
   En se sortant la tête du sable, on peut spéculer sur le fait que ces 2 exemples de mansuétude professionnelle ne relèvent pas de cas isolés. La lutte est donc loin d’être terminée avant d’envoyer « les porcs à l’abattoir » tel que le pleurent déjà les signataires mondaines. Du reste, féministes et plaignantes cherchent moins à « contraindre à la démission » qu’à mettre fin aux harcèlements et agressions sexuelles au travail ainsi qu’à leur minimisation par les détenteurs, souvent masculins, du pouvoir de sanction.
   Y’a bon la culture du viol
 Par facilité et réflexe people, les médias reprenant l’infecte tribune ont présenté Catherine Deneuvecomme l’incarnation principale du collectif. Mais on pourrait aussi s’intéresser à Sophie de Menthon, autre signataire, présidente du Mouvement ETHIC (Entreprises à Taille Humaine Indépendantes et de Croissance) et membre du CESE (Comité Economique et Social Européen). Y aura-t-il un média pour rappeler en quels termes profondément odieux et sexistes, Sophie de Menthon évoquait le deal financier intervenu devant un tribunal civil américain entre Nafissatou Diallo et Dominique Strauss-Khan ?
Dans le doute, rappelons-les : « La justice n’est pas là pour être le Lotto ou le Père Noël ! Il y a un moment où il faut raison garder avec ces sommes astronomiques ! Tu veux que je sois politiquement incorrecte : je me demande – c’est peut-être épouvantable de dire de ça – si ce n’est pas une chance ?Elle [Nafissatou Diallo] a dit que c’était une chance pour sa fille. Elle a aussi touché de l’argent parce qu’elle a été accusée d’être une prostituée par un journal américain qui a été obligé de payer ! Donc, ça lui a déjà fait de l’argent. Et je me demande – c’est horrible à dire – si ce n’est pas ce qui lui est arrivé de mieux ? […] Je pense que l’argent qu’elle a gagné, qui lui permet d’élever sa fille, elle ne l’aurait jamais eu dans toute son existence et j’espère qu’elle oubliera ce moment extrêmement désagréable… Y a des femmes dans la rue, je suis sûre qu’elles ont pensé ça, en disant : ‘Moi, si j’étais femme de chambre dans un hôtel, j’aimerais que ça m’arrive’… Je me demande si ce n’est pas une chance d’avoir touché une somme pareille [1,5 million de dollars] dans la vie qu’elle avait » (6).
    Pour ses propos abjects tenus en 2013, Sophie de Menthon fut évincée de l’émission radio «Les Grandes Gueules» (RMC). Juxtaposons maintenant l’aspect « traîtrise et complicité » au patriarcat que réfutent les 100 signataires de la tribune du Monde. Non seulement le dérapage commis par la signataire de Menthon est d’un sexisme achevé mais celui-ci servit aussi de tremplin pour « libérer» la parole de son ex-collègue Franck Tanguy. Ce porc balancera sur les ondes : « Le destin de cette femme [Nafissatou Diallo] est extraordinaire. Il y a un an, c’était une femme de ménage qui gagnait 1000 €… Pardonne-moi, c’est un conte de fées ! Elle était clandestine, elle avait menti pour entrer aux Etats-Unis… Non, ce n’est pas pretty woman ! C’est très-moche-woman, en l’espèce. C’est quand même un tromblon extraordinaire ! Elle a rien pour elle, elle sait pas lire, pas écrire, elle est moche comme un cul et elle gagne 1, 5 million ! C’est quand même extraordinaire cette histoire ! ». 
   Nous pourrions développer le pédigrée sexiste d’autres signataires, mais on se contentera de celui-là. En espérant, notamment, gêner aux entournures l’historienne belge Anne Morelli, perdue au milieu de ces snobinardes hexagonales. Une intellectuelle de bonne facture qui nous avait pourtant habitués à plus de discernement comme à ne pas à se rouler dans la fange réactionnaire. Il n’y a pas que les « élites » françaises qui vieillissent mal…
   On les écoute et il étai plus que temps
   Que d’acariâtres bourgeoises blanches n’aient aucune capacité à analyser de manière pertinente la « rupture Weinstein » ou jugent qu’une caissière, une fonctionnaire ou une comédienne qui se fait agresser par un frotteur dans le métro « peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle voire un non-événement», c’est sordidement classique. Aucun système d’oppression structurelle ne fonctionne sans idiot-e-s utiles et agents corrompu-e-s. Mais que ce discours, aussi malhonnête que militant, soit à nouveau médiatisé voire promu peut s’avérer inquiétant. Telle une sorte de recul tragique face à cette formidable prise de conscience qui aspire à rendre enfin politiquement cruciale la lutte contre toutes les violences faites aux femmes.
    Rappelons que, par le passé, la majorité des signataires de cette tribune ne se sont pas fait remarquer pour leur défense acharnée des libertés, de la justice sociale ou de l’égalité citoyenne. Si elles assignent désormais au féminisme occidental contemporain « le visage d’une haine des hommes et de la sexualité », c’est aussi parce qu’elles confondent dérives potentielles et moteur sociopolitique du phénomène. A l’instar des racistes, ces mondaines sexistes généralisent à partir de cas minoritaires et discutables pour mieux décréter que la liberté sexuelle serait menacée par un puritanisme revigoré.
    Tout faux, les vieilles peaux ! La veille de la sortie de leur tribune aigrie, notre consœur Marie Kirschen le résumait de façon imparable et prémonitoire : 
    « Les femmes n’ont pas attendu ce mois d’octobre 2017 [éclatement de l’affaire Weinstein] pour dénoncer les viols, le harcèlement sexuel au travail, ni pour tweeter sur le sujet. En France, on se souvient, entre autres exemples, des grandes mobilisations féministes contre le viol dans les années 1970 et 1980, des mobilisations au moment de l’affaire Dominique Strauss-Kahn, puis de l’affaire Denis Baupin. Aux Etats-Unis, le témoignage d’Anita Hill avait secoué la société américaine et mis sur le devant de la scène la question du harcèlement sexuel au travail en 1991… soit il y a bientôt 30 ans !
 
 Plus récemment et sur internet, les hashtags #YesAllWomen#EverydaySexism#rapeculture ou encore #StopHDR avaient déjà vu passer leurs lots de tweets décrivant des agressions. Il suffit de jeter un rapide coup d’œil à des Tumblr comme « Paye ta shnek », « Paye ton taf » ou « Coupable de mon viol » pour voir que la parole des femmes était bien libérée. Quant au désormais célèbre #MeToo, on s’est rapidement souvenu qu’il avait été lancé, non pas par Alyssa Milano cet automne, mais onze ans auparavant, par Tarana Burke, une militante afro-américaine qui travaille sur les violences sexuelles. Alors pourquoi un tel changement de perspective médiatique ? Qu’est-ce qui a fait la différence cette fois-ci ?
 
   Si #MeToo et #balancetonporc ont eu un tel impact, c’est surtout parce que l’écoute a changé. À plusieurs reprises aux cours de ces derniers mois, j’ai eu l’occasion de discuter avec des militantes féministes qui, bien qu’agréablement surprises par le traitement médiatique actuel, ne pouvaient s’empêcher d’être un peu étonnées : «On nous dit que les femmes « parlent enfin ». Mais les femmes ont toujours parlé ». C’est nous qui n’avons pas su écouter » (7).
    Oui, aujourd’hui, ces femmes, on les écoute vraiment. Les médias semblent les considérer vraiment. En tant qu’allié et père d’une adolescente, je ne peux que m’en réjouir. Il était plus que temps !
 
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